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Homélie du premier dimanche de carême par Bruno Lachnitt, diacre

Nous sommes entrés en carême mercredi en recevant avec les cendres cette parole que nous sommes invités à laisser résonner pendant quarante jours : « convertissez-vous et croyez à l'Evangile ».

Il se trouve que cette année, le Ramadhan a débuté le même jour, suscitant entre les croyants une saine émulation dans le jeûne. Catholiques, nous pouvons être tentés de négliger le jeûne. Le texte d’Isaïe entendu vendredi décrit le jeûne qui plait au Seigneur : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs. Serait-ce un prétexte pour dédaigner le jeûne de nourriture ? Nos frères orthodoxes jeûnent beaucoup, et conduit par l’Esprit pour affronter l’adversaire, Jésus commence par jeûner.

Le carême nous invite au combat spirituel. Se convertir, c’est un véritable travail à engager aux prises avec soi-même, notre égoïsme, notre violence, notre indifférence, nous pourrions faire une longue liste de ce qui entrave notre marche vers ce que nous sommes appelés à être. Mais à quel jeûne sommes-nous invités ? Au chapitre 15 de l’évangile de Matthieu, Jésus dit que ce n’est pas ce qui entre dans la bouche de l’homme mais ce qui en sort qui le rend impur. Sans dédaigner le jeûne de ce qui entre dans la bouche, pourquoi ne pas essayer de faire un jeûne de ce qui sort de notre bouche ? Pas d’insultes, pas de médisance, pas de mensonges. Et aussi de ce qui sort du cœur, car nous dit l’évangile, ce qui sort de la bouche est ce qui déborde du cœur : jalousie, jugements, rancune. Voilà peut-être un véritable combat spirituel. Jeûne d’écran aussi, autre lieu de combat pour laisser place à la rencontre. Car le carême est d’abord le temps des retrouvailles avec Dieu, et ce n’est pas triste. Peut-être aussi des retrouvailles avec soi-même : retrouver le chemin de ce que nous sommes vraiment, de notre vocation.

Le texte de la Genèse entendu en première lecture nous dit précisément comment le mensonge et la jalousie éloignent de Dieu et finalement de nous-même. Le tentateur fausse la parole de Dieu : Alors, Dieu vous a vraiment dit : ‘Vous ne mangerez d’aucun arbre du jardin’ ? Il sème la jalousie dans le cœur de l’homme : le Dieu qui nous a créé pour vivre une relation d’amour libre avec lui, devient un concurrent jaloux qui garderait pour lui seul quelque chose de désirable.

Notre liberté risque toujours d’être tordue, car il y a en nous une distorsion, un décalage, entre d’une part ce que nous disons, ce que nous croyons, ce que nous désirons vraiment au fond de nous-même et d’autre part ce que nous faisons effectivement. Nous croyons plus facilement les paroles qui nous font des promesses illusoires, que la parole de Celui qui nous a créés.

C’est parce qu’il est totalement Fils, parce qu’il est absolue confiance en son Père, que Jésus ne se laisse pas égarer par le tentateur sur des chemins qui conduisent à la mort. La tentation vient précisément essayer d’ébranler la relation au Père, de la pervertir. Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. Être Fils, c'est se nourrir d'accomplir la volonté du Père. La tentation de se servir de Dieu, c'est l'inverse d'être Fils. Voilà un premier indicateur de l'enjeu du combat spirituel : laisser Dieu à sa place et rester à la nôtre ! L'homme est créé pour servir Dieu, pas pour s'en servir.

Alors le diable tord la parole de Dieu : jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre, c’est dans le psaume 90. Notre lecture de la Parole est-elle celle du diable, la pensée magique d’un dieu parapluie dont la toute-puissance nous épargnerait l’épreuve ? Suivre le Christ ne peut être un évitement de la croix par où lui-même est passé.

Vient alors la tentation de mettre la main sur ce qui est donné, nous le chantons quand nous prenons le kyrie de la messe de Saint François-Xavier : j’ai voulu posséder sans attendre ton don. Tout cela, dit le diable, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. Tout nous appartient, tout est à vous, écrit Paul aux Corinthiens, mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ! C'est encore une question de juste place, d'être bien orientés. Combien de fois retenons-nous seulement de la phrase de Paul que tout est à nous, oubliant que nous appartenons au Christ. Le Père a tout remis entre ses mains, mais les mains du Fils ne peuvent rien retenir. Si la nourriture du Fils, c'est d'accomplir la volonté du Père, nous voyons trop souvent dans la volonté de Dieu une concurrence qui contrarie la nôtre. Que ta volonté soit faite, nous l'exprimons alors comme la résignation à un sort contraire. L'enjeu du combat spirituel auquel nous sommes invités, c'est de passer de la résignation au consentement et du consentement à l’Alliance.

L'Esprit qui nous pousse au désert est l'Esprit de l'Alliance nouvelle. Dieu dit dans le livre du prophète Osée (2, 16)

parlant de son peuple : Mon épouse infidèle, c'est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur . Laissons-nous donc conduire par l’Esprit, joyeusement, pour ce temps de retrouvailles avec Celui qui nous appelle à la liberté. Allons au combat avec confiance et prenons le temps de dégager au fond de nous la source du désir profond qui ne demande qu’à irriguer notre vie. La grâce de notre baptême pourra alors s’y déployer pour porter les fruits de l’Esprit.

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