Homélie de Bruno Lachnitt, diacre, pour le matin de Pâques
- Bruno Lachnitt
- il y a 3 jours
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« On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis ! » Marie Madeleine venait achever de prendre soin de la dépouille de celui qu’elle avait suivi sur les routes de Galilée, que l’imminence du Shabbat avait obligé de mettre en hâte au tombeau. Elle est désemparée. Au terme du récit, le disciple « que Jésus aimait » comme le nomme l’évangile, voit et croit. Que voit-il ? Rien qu’un tombeau vide, comme Marie Madeleine.
Pour nous dont la Foi est souvent plus difficile, revenons un peu plus de trois mois en arrière, avec ces mêmes ornements blancs, au matin de Noël. Nous lisions le livre d’Isaïe : « Eclatez en cris de joie, ruines de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple… » et nous entendions le prologue du même Evangile de Jean : « Et le Verbe s’est fait chair… », cette chair hier mise au tombeau. Puissance de Dieu, puissance de Vie, puissance d’Amour venue dans la chair, enfouie au tombeau. « Il est né de la vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers » allez-vous confesser avant le baptême. Si Dieu lui-même, le Verbe de Vie fait chair, si cette chair qu’il est devenu est passée par la mort, c’est pour y ouvrir un passage, comme autrefois son souffle ouvrit un chemin par la mer. Dieu ouvre un passage là où il n’y a qu’impasse à nos yeux. La Pâque est passage. Ce plongeon dans les profondeurs ouvre devant nous un chemin. Il remonte avec nous derrière Lui. C’est ce que le baptême réalise en nous : « nous tous, qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est dans sa mort que nous avons été baptisés », entendions-nous cette nuit dans l’épître aux Romains. « Vous êtes morts avec le Christ » écrit Paul aux Colossiens dans le texte que nous venons d’écouter, et pareillement « vous êtes ressuscités avec le Christ ».
Dans notre société, la mort est souvent occultée, niée, maquillée. Certes, nous y passerons, par la mort, mais nous souhaiterions que ce soit le plus tard possible et l’oublier avant. Alors être en communion avec le Christ par une mort qui ressemble à la sienne peut-il susciter en nous quelque enthousiasme ? Pouvons nous être des ressuscités en évitant la mort ? Si ce qui a de la valeur pour nous, c’est ce qui est périssable, la mort ne peut nous apparaître que comme un non-sens qui rend éphémère et dérisoire le sens que nous pouvons malgré tout donner à notre vie. L’espérance de la vie éternelle n’est pas un conte qui rendrait plus douce la perspective de la mort. La Vie éternelle, c’est ici et maintenant. Mourir au vieil homme comme dit St Paul, c’est se détourner de ce qui nous retient, pour nous livrer tout entier à cet Amour qui l’emporte sur la mort. Mais nous y livrer, c’est tenir pour des balayures comme l’écrit encore Saint-Paul, ce qui nous en détourne.
Qu’est-ce donc aujourd’hui pour nous qu’être témoins de Pâques ? Afficher sans cesse un sourire radieux et épanoui ? Il n’est pas sûr qu’une façade rayonnante soit toujours un signe de résurrection.
Le passage est ouvert, c’est la Joie que nous laissons éclater aujourd’hui, c’est cette victoire que nous célébrons avec tous les nouveaux baptisés de cette nuit. Le corps absent du tombeau, il est désormais celui que nous formons ensemble en Eglise, nourris de ce corps livré auquel nous allons communier tout à l’heure. Car c’est le Don de Dieu qui est le plus fort, c’est lui qui emporte tout sur son passage. Nous croyons trop souvent que le mal a le dernier mot, que la contagion de la maladie est plus puissante que celle de la santé, que le désespoir se communique mieux que l’espérance, qu’un seul homme peut plus facilement décourager un régiment qu’un autre ne saurait l’entraîner, que la fatalité de la mort est le dernier mot de la vie. Au fond de nous-mêmes, nous croyons trop souvent cela. Mais ce matin, c’est notre Foi en cette victoire définitive qui est interrogée, quelle que soit l’obscurité des temps qui sont les nôtres : l’avenir incertain de notre fragile planète, la guerre partout, les dictatures, la cohésion de notre société qui n’a jamais semblé aussi fragile, les extrémismes qui prospèrent, le droit international piétiné, les droits de l’homme bafoués…
Et pourtant, nous célébrons la victoire décisive de la Vie et de l’Amour. Sommes-nous naïfs ou inconscients ? Sont-ce de belles histoires rassurantes pour calmer notre angoisse ? Notre Foi est radicalement interrogée. Pour nous comme pour les premiers chrétiens, les temps ne sont ni tranquilles ni consolants. Être témoins de Pâques dans un monde tourmenté où menace le pire, qu’est-ce donc, sans être ni dans l’illusion, ni dans le déni du réel ? Voilà le défi de ce matin, de tous les jours finalement pour nous, baptisés !
La première lecture que nous écoutions cette nuit lors de la vigile était du livre de la Genèse : « Dieu dit… et Dieu vit que cela était bon ! ». Les angoisses que nous partageons avec tant de nos contemporains ne doivent pas nous écarter de cette bonne nouvelle là : ce monde est le fruit d’un amour sans pareil et c’est cette origine qui fonde la Foi qu’il est sauvé. La Création, l’Incarnation, la Résurrection, chaque événement éclaire les autres et reçoit d’eux son sens. C’est parce que l’Amour est premier qu’il est aussi au terme. Alpha et oméga, comme c’est inscrit sur le cierge pascal. Le Verbe de Vie par lequel tout fut créé est aussi Celui dont nous attendons le retour avec confiance. Entre les deux, engagés avec d’autres dans le combat contre le mal, nous sommes appelés à être témoin de Pâques et il n’y a sans doute pas pour cela de recette. Mais que la Vie et l’Amour puissent être reconnus à l’œuvre à travers nous sera sans doute notre meilleur témoignage.




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