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Notre rubrique "Sujet du mois" du prochain Côté Soleil aura pour thème :

« Les Å“uvres », « les dames de charité » autant d’images qui renvoient une image lénifiante, qui semble aux antipodes de l’humanitaire. Pourtant, l’action sociale des Chrétiens a longtemps gravité autour de la charité et, en l’absence de protection sociale, cette présence quotidienne auprès des plus défavorisés a permis de limiter les effets des premières vagues d’industrialisation en Europe.
L’après Révolution française repose sur une contradiction. Les nouvelles exigences en matière d’égalité et de laïcité font glisser la question sociale entre les mains de l’État, mais, dans le même temps, avec les débuts de l’industrialisation, cette question sociale devient ingérable. Le problème se pose désormais moins dans les campagnes que dans les villes où la population afflue pour s’embaucher dans les mines, ateliers et usines. De nouvelles difficultés apparaissent (logement, conditions de travail, paupérisation ouvrière…) que le nouvel état, faute de moyens suffisants, ne peut seul prendre en charge. La main est donc tendue au secteur privé.
Au XIXe siècle, le champ de l’assistance va être progressivement dominé par le terme d’œuvre. Dans son acceptation, il renvoie aux actions que l’homme accomplit, guidé par sa foi chrétienne, ce sont donc les « bonnes Å“uvres », expression de l’amour du prochain. Vestiaires, Sociétés de charité maternelle, Providences vont envahir les grandes villes et répondre aux souffrances sociales.
Ces œuvres, pour la plupart d’entre elles, reposent sur trois bases : un soutien financier assuré par les élites économiques, une direction morale prise en charge par le clergé et une maintenance assurée par les femmes de la bourgeoisie. Entre évangélisation, assistance et préservation d’un ordre social, la charité, jusque dans les années 1870, joue un rôle important en milieu urbain.
Puis, vient le temps de la République laïque et anticléricale qui, renouvelant l’ambition de 1789, cherche à investir le secteur social. En légiférant sur l’école, sur les conditions de travail ou sur l’enfance assistée, l’État s’impose dans les domaines de prédilection des œuvres. Ces dernières devront redéfinir leurs champs d’action, s’immisçant dans les lacunes du secteur public. Ainsi, par exemple, si l’État condamne les parents maltraitant leurs enfants, il ne dispose pas de structures d’accueil pour ces enfants retirés à leurs familles. Force lui est donc d’avoir recours aux établissements privés qui, depuis parfois un siècle, reçoivent orphelins et enfants abandonnés.
Encouragés par Rerum Novarum, les Catholiques s’engagent sur la scène publique, soucieux de témoigner de leur mission sociale. Pour certains, la motivation est davantage contre-offensive, s’agissant d’affirmer la place de l’Église contre la République, d’autres, en revanche, sont soucieux de mettre en pratique le projet social qu’ils ont bâti à la lumière de l’Évangile.
La guerre de 1914/1918, placée sous le signe de l’Union sacrée, va renforcer ces collaborations entre privé et public. Les Républicains suspendent leur activisme contre l’Église, tandis que les Catholiques sont soucieux d’affirmer leur patriotisme. Ces collaborations pour soigner les soldats, secourir les familles, jointes aux solidarités, qui se sont créées dans les tranchées par delà les différences idéologiques, préparent le terrain aux politiques sociales qui voient le jour dans l’Entre-deux-guerres.
Confronté au traumatisme et à la saignée humaine de la guerre, l’État va mettre en place un panel législatif espérant susciter une reprise démographique avec les mesures aidant les familles nombreuses ou accordant des congés-maternité. Mais de façon plus générale, s’engage une réflexion qui aboutit à considérer la question sociale non plus sous l’angle de l’assistance mais de l’assurance. Il ne s’agit plus de secourir des indigents mais de créer un cadre de prévoyance dans lequel ouvriers et employés pourront s’assurer contre les accidents de la vie.
La mise en place des assurances sociales, dans les années 1930, introduit donc une rupture fondamentale. Que reste-t-il alors aux œuvres, la charité étant remplacée par la prévoyance et la solidarité ? Restent la force de l’expérience mais aussi une conception du social qui derrière l’indigent voit un frère, à qui il s’agit de redonner une dignité humaine. La politique sociale, qui se construit, se nourrit des expériences passées, ainsi infirmières et assistances sociales, qui s’imposent comme des professionnelles, héritent du savoir-faire des dames de charité. Ainsi, à Lyon, c’est Léonie Motte-Gillet, épouse d’un grand industriel de la chimie, et grande dame de bienfaisance, qui sera à l’origine de la création d’une école d’infirmières. Mais, ce sont aussi les anciennes œuvres qui évoluent dans la forme comme dans le fond. Elles adoptent les nouvelles structures, ainsi apparaissent des mutuelles et syndicats chrétiens. Si elles conservent leur vocation d’accueil des catégories marginalisées (handicapés, enfance délinquante…), l’objectif est désormais moins d’isoler et de moraliser que de réinsérer, en travaillant en lien avec les pouvoirs publics. Il s’agit aussi d’être à l’écoute des nouvelles souffrances sociales qui échappent aux prises en charge, ainsi par exemple les populations immigrées ou les nouveaux chômeurs. Puis, ce sera après 1945 l’ouverture à l’international pour venir en aide aux pays les plus pauvres.
Charité ou humanitaire, deux mots qui sont différemment connotés car ils semblent recouvrir des attitudes diverses. Pourtant, dans des contextes différents, avec des sensibilités et des visées différentes, se dégagent des constantes : l’alternative à la violence sociale, l’importance des liens personnels scellés par des corps intermédiaires (l’œuvre, le syndicat ou l’ONG), la prise en compte de l’être humain dans sa globalité. De la charité à l’humanitaire, il y a sans doute plus évolution que contradiction dans une réponse chrétienne aux problèmes sociaux.