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Je traverse la Place Courtois et croise deux adolescents : encapuchonnés, les poings au fonds des poches et le nez dangereusement penché vers la pointe de leurs chaussures. Au passage j’entends l’un d’eux dire à son compagnon : « Mais c’est qui ton père ? ». Je trouve la question fort pertinente. Surpris j’ai réfléchi et j’ai envie de donner mon point de vue. Internet est sans doute le meilleur moyen d’avoir une petite chance de les retrouver ! S’ils ne sont pas satisfaits ils pourront lire le livre du psychanalyste lyonnais Joël Clerget « Comment un petit garçon devient papa ». C’est un très beau livre mais un peu difficile. Par son écriture l’auteur a voulu nous dire, je pense, qu’être père ce n’est pas ce qu’on croit !
Tout d’abord, le désir de l’enfant de connaître son père n’est pas simplement d’obtenir une réponse biologique (qui a donné la semence ?) car c’est de vie humaine qu’il s’agit : de rencontrer celui qui lui a donné son nom et se nomme « je suis ton père » et le nomme « tu es mon fils ». L’enfant rencontre celui d’où il vient et non seulement d’être appelé mais appeler, nomme son père, devant d’autres, en lui disant par exemple « papa ». L’enfant fait enfin l’expérience de ce que c’est qu’être père dans le regard du père. Il y a en lui le pressentiment que dans son désir de grandir (et la possibilité d’y parvenir) l’image concrète du père est pour lui incontournable. Il ne s’agit pas d’imitation servile ou même gestuelle mais de découvrir qu’il sera vraiment père, à son tour, qu’en étant fils ; il s’agit d’une relation avec son père.
Le père c’est aussi celui qui initie à une vie de fratrie différenciée. Dans le ventre maternel la complicité était exclusive. Après, elle devient partagée. Les frères et sÅ“urs sont confrontés à la différence des sexes, des âges, de corps et sensibilités et obligés de « faire avec », non de manière contraignante mais concrète. Le moi ne peut exister que dans un univers pluriel qui va l’intégrer et non l’exclure. La vie en fratrie n’est jamais un long fleuve tranquille. Il y a toujours en soi ou dans l’autre un loup ou un lion qui menace, s’exprime en violence et rejet. Mais c’est aussi de réconciliation et bonheur dans les larmes et les cicatrices qu’avance la vie. C’est la découverte que les différences sont compatibles grâce à un même père « partagé et commun ». Mon père n’est pas tout pour moi ; il l’est aussi avec les autres. Le père est sans doute celui qui rappelle des règles du jeu, mais c’est pour convier chacun à trouver sa place : à table, dans les chambres, dans les services à rendre et l’affection à recevoir : dans la vie en un mot !
Le père c’est enfin celui qui conduit à la liberté. La mère est la première à faire acte de libération : le cordon est coupé. Mais le père aussi donne la vie en aidant le fils à prendre cette liberté à bras le corps. Si la figure du père jamais ne s’efface du fils, ce n’est pas une affaire de parasitage. Dire oui à sa vie propre, c’est assumer la responsabilité de ses actes, réussites et échecs. L’enfant devient libre lorsque l’image du père s’inscrit dans le registre de la gratitude de pouvoir dire « je » dans son accomplissement d’homme, sans illusion ni désolation sur sa finitude. C’est dans la reconnaissance de celui qui a dit à son fils, « vas vers ton destin, pars, tu ne seras jamais exclu si tu cherches à être toi, à ton tour, à ta manière ». Grâces de découvrir que l’on est soi, autre du père.